Philosophie

Associer rugby et philosophie, n’est-ce pas une drôle d’idée ?

Pour moi, c’est une évidence de principe, il y a de la philosophie partout.

En ce qui concerne le rugby, c’est particulièrement frappant. Le rugby est un sport dont le ballon a une forme ovale. L’ovale en lui-même met celui qui joue au rugby en situation de composer avec l’aléatoire. Le rugby est un sport qui met en scène le paradoxe selon lequel le contrôle suppose d’accepter le hasard

Y a-t-il un joueur de rugby qui est capable de prédire la trajectoire d’un ballon quand il atterrit ? Non. Moi, ça me suffit.

Il y a une façon de se placer par rapport au hasard. Après, c’est une question d’instinct. Vous avez ceux qui croient en l’instinct et ceux qui croient aux calculs. De toute façon, le rugby est composé de hasard. De ce point de vue, c’est une métaphore de la vie. Mettons que nos vies soient tissées à 50 % de nécessités et à 50 % de hasard. Les lois de la physique, les lois du commerce, les lois de l’amour… Ce sont des nécessités auxquelles nous sommes soumis. A priori, il n’y a pas de problème quand on s’en accommode et qu’on ne va pas contre les lois de la nature. Notre bonheur, notre félicité dans la vie, dépend de notre acceptation du hasard et de la compréhension du hasard. Quand je vois un match de rugby, j’ai l’impression de voir un humain qui se débat avec des nécessités contradictoires et des choses qu’il ne maîtrise pas.

Lorsqu’on vous entend parler rugby et philosophie, vous semblez relever de nombreux paradoxes. Pouvez-vous nous en décrire un ?

Les places au rugby sont fonction aussi du physique. De ce point de vue, c’est une démarche antidémocratique. La démocratie, à laquelle nous adhérons et qui est un régime de droits égaux, dégénère parfois. L’équivalence des droits dégénère parfois en équivalence des savoirs, en équivalence des potentialités. On fait comme si, parce que nous avons les mêmes droits, nous aurions les mêmes connaissances et les mêmes capacités. Or le rugby enseigne très précisément le contraire. Le rugby, c’est chacun sa place. C’est très paradoxal, car la condition du mouvement au rugby est que chacun sache exactement quelle est sa place et ne se prenne pas pour quelqu’un d’autre. Il y a une structure pyramidale, pas hiérarchique, puisque c’est un ensemble. C’est une structure organique. Et que voulez-vous : dans un corps, vous ne mettez pas des cellules de poumons dans un cartilage. Il y a quelque chose d’organique dans le mode de fonctionnement du rugby.

Il y a également le fait d’avancer en se passant le ballon en arrière.

C’est à la fois un paradoxe et c’est l’image de la vie. On sait bien qu’une société n’avance pas quand elle ne fait pas face à son passé. On ne peut pas avancer sans rétroviseur. Il ne s’agit pas d’être obsédé par son passé, il s’agit de faire du passé la condition même d’un avenir plus radieux.

 .../...

La remise en question, voilà quelque chose de très sportif également.

Tout à fait. Il n’y a pas de sport sans respect de l’autre.

Quand c’est un sport de combat, ce qu’est le rugby : la qualité d’un match de rugby repose sur la qualité du vainqueur comme sur celle de son adversaire. La qualité d’un échange en philosophie repose sur l’honnêteté des interlocuteurs, c’est-à-dire la capacité de changer d’avis s’il est convaincu par l’autre. Il y a quelque chose dans l’éthique sportive qui n’est pas sans rapport avec ce que la philosophie enseigne quant à l’art du dialogue. 

C’est un sport dont la force la plus brutale est une condition de l’étincelle. Quand je vois une mêlée, c’est vraiment deux paquets de charbons. Et de ce charbon-là sort un diamant au demi de mêlée qui libère tout ça. C’est pour moi l’un des plus beaux sports que je connaisse.

Raphaël ENTHOVEN

 

 

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire